Une rencontre

J’ai trente quatre ans et cela fait déjà plus de la moitié de ma vie que je vis avec elle. Elle qui m’a fait tel que je suis, qui m’a fait passer de l’adolescence à l’âge adulte en m’aidant à franchir les étapes souvent douloureuses qui mènent à soi.
L’année scolaire commençait mal : je redoublais ma classe de première S, un peu honteux, mais je ne regrette plus – ô combien ! – d’avoir si peu travaillé mes cours l’année précédente.
Cette année-là, j’avais un professeur de français que tout le monde craignait. C’était un petit homme d’origine africaine, qui me semblait un peu frustré d’être qui il était. Je ne saurais pas expliquer ce sentiment, mais encore aujourd’hui c’est ainsi que je le perçois. Il avait les incisives avancées qui lui avaient valu toutes sortes de surnoms bestiaux et qui le rendaient, de surcroît, un peu ridicule. Et malgré sa petite taille, sa couleur et ses défauts physiques, il savait tenir sa classe comme aucun autre professeur ne le faisait, tellement son air sévère et son comportement envers ses élèves faisaient frémir.    Rien, on n’entendait rien d’autre que ses propos ou ceux de l’élève qu’il avait autorisé à parler. Ce professeur, monsieur R., était un être détestable et détesté de tous ses élèves, un professeur avec qui on pouvait s’entendre !    Mais quand on est professeur, faut-il vraiment être aimé pour pouvoir remplir son rôle? Aujourd’hui, je sais que non et que la grande mission de l’éducateur est avant tout de transmettre son savoir. Un peu comme un auteur, il doit éduquer ses élèves en leur disant: « Je ne vous le donne pas, je vous le confie. Faites-en bon usage. »
Ayant rempli toutes les conditions pour que la classe soit attentive, monsieur R. pouvait nous faire le don de ce savoir. Je ne sais pas s’il a apporté autant aux autres élèves qu’à moi, mais je sais lui devoir au moins trois présents.    Les deux premiers sont en fait deux expressions, deux formules lapidaires, que j’utilise encore dès que l’occasion m’en est offerte. Lorsqu’on me demande plusieurs fois de suite la même chose, je rétorque que je ne suis pas né sous le signe du perroquet.
Et lorsqu’on commence vraiment à m’exaspérer, à vouloir me faire sortir de mon flegme paraît-il légendaire, je réplique sur un ton hautain, à la manière d’une personne chargée d’expliquer le sens d’un mot, que justement, le mot « bon » ne s’écrit pas avec un « C ».    Enfin, son dernier cadeau fut de m’organiser une rencontre. Ce genre de rencontre qui vous ouvre les portes de la vie et vous fait prendre une route nouvelle, route que pour ma part je n’ai jamais plus quittée : « la poésie ».
En primaire et au collège, j’avais bien entendu déjà lu et appris des poèmes. Pour moi, il s’agissait avant tout d’une corvée, d’un effort de mémoire à faire pour retenir ces phrases inusitées et parfois incompréhensibles. Moi qui ai toujours eu une mauvaise mémoire, j’ai fini par chercher un autre moyen pour m’aider à me souvenir.    À force de lire et d’essayer de trouver une astuce pour me simplifier la vie, j’ai cru comprendre les secrets de cet art. En effet, les résultats de mon étude étaient sans conteste la clé qui devait faciliter mon apprentissage des poèmes.

J’avais ainsi remarqué que, dans un poème, les mots d’une même ligne sont harmonieux entre eux. En comptant les syllabes, je m’aperçus alors que chacune des lignes en comportait autant l’une que l’autre et que c’était ce qui les rendait agréables à entendre, un peu comme une belle mélodie dont on ne se lasse jamais dès la première écoute.
En plus de cela, je découvris la concordance des sons. Peu importait les modes d’assemblage que l’auteur avait employés : je retrouvais toujours une ligne qui se terminait avec le même son qu’une autre ligne de ce texte.
J’avais certes percé certains des secrets de la versification mais cela ne m’empêchait pas de souffrir tout autant quand il me fallait retenir un poème.    Un peu plus tard, j’apprenais aussi qu’une ligne se disait « un vers », qu’une syllabe était « un pied » et que le fait de mettre un même son à la fin de deux vers différents s’appelait « la rime ». Mes analyses portaient donc toutes un nom et j’avoue avoir été un peu vexé de constater que je n’en étais pas le découvreur.
Voilà donc où j’en étais avant ma première vraie rencontre avec la poésie, avant que Monsieur R. ne m’ouvre une porte vers un chemin qui me guiderait jusqu’à moi.    Elle était un jeu pour moi, un code mathématique à déchiffrer pour réussir à la mémoriser. C’est ainsi qu’avec autant de courage qu’il en faut à un fakir pour traverser à pied une ligne de verres brisés, je pouvais les retenir.

Ce matin-là, un matin de français comme les autres, monsieur R. nous distribua le premier poème de l’année. Et vous comprendrez ma joie lorsqu’il nous dit non pas de l’apprendre pour la prochaine fois, mais de l’étudier et d’écrire, en quelques lignes, ce que nous en avions compris.
Ce fut, je l’avoue, avec un plaisir non dissimulé que je me lançai le soir même dans ce devoir. Étant devenu un « expert en poésie » depuis bien longtemps, je décortiquai ce poème, y trouvai les césures à chaque milieu de ces vers écrits en alexandrins. L’auteur y avait même glissé des rimes, ce qui rendait la rétention de ce poème encore plus aisée.
Je repérai l’alternance des rimes que je notai sous un définitif et savant abba cddc eef fgg et, finalement, écrivis un petit résumé du texte en expliquant que l’auteur disait voir, entendre, sentir, toucher des choses qui n’existent pas et qu’il avait été assez talentueux pour trouver des mots qui riment entre eux et apportent au poème sa si jolie musicalité.    Au cours suivant, très fier et sûr de moi, je me proposai pour expliquer à tous ma démonstration concernant ce poème. Une fois terminée je vis la classe subjuguée par tout ce que j’y avais trouvé.
Monsieur R. prit alors la parole, me félicita pour ma pertinence vis-à-vis de la technique employée par l’auteur. Puis il conclut:    « Mon cher jeune homme, vous n’avez donc rien compris à ce que vous avez lu ! »

Vexé, je retournai à ma place en contestant légèrement et en répondant : « Mais qu’y avait il de plus à découvrir dans ce poème ? »
Je ne le savais pas encore, mais j’étais à ce moment-là à quelques minutes de ma brisure. On allait bientôt me fracturer l’esprit à jamais pour lui permettre d’évoluer vers ce que je suis aujourd’hui. Et mon bourreau commença son travail :
« Avez-vous lu seulement ce poème, avez vous compris ses mots ? Croyez-vous qu’ils ne sont là que pour répondre à un modèle mathématique, que les vers n’existent que pour la rime ? N’avez-vous pas ressenti la sensualité de cette poésie ? Vous avez pourtant repéré les mots: voir, entendre, sentir, toucher. Mais vous n’avez pas compris ce qu’ils représentent: les sens ! Votre décodage n’a pas remarqué que les mots se répondaient, qu’ils formaient un cercle parfait ? Ce poème n’est pas qu’un décompte de pieds ou un arrangement de vers rimés. C’est avant tout un hymne aux sens. Pourquoi croyez-vous avoir la chance de pouvoir l’étudier à notre époque ? Parce que, simplement, cette œuvre est intemporelle. Elle était hier, est aujourd’hui et sera, à n’en pas douter, demain. Vous avez sous les yeux une clé de l’immortalité. »    Et il continua encore un peu sa tirade, nous expliquant que la poésie est avant tout un regard sur le monde et que ceux qui en écrivent sont doués d’une vision bien plus affinée que celle du commun. Il affirma que la poésie, c’était la vie, non la vie que l’on vit au jour le jour, mais la vie telle qu’elle est, avec ses douleurs, ses joies, ses fantasmes, ses espoirs et aussi avec tout ce que l’on peut trouver laid dans ce monde.

« La poésie » finit-il, « c’est l’art d’utiliser toutes les richesses du langage pour décrire, souvent de manière détournée, des portions de vie. »
Moi, de plus en plus circonspect, avec un rien de vexation, j’osai lui demander s’il était sérieux et s’il croyait vraiment qu’une seule tête ou qu’un seul auteur pouvait penser à tout cela dans un texte ne pesant pas plus de quatorze lignes.
Claquant une fois sa langue contre ses dents avancées, il ravala sa salive et répondit avec cette assurance qui fut ma révélation:    « Mais monsieur, vous ne comprenez décidément rien. Ce n’est pas une tête, ni même un auteur qui peut écrire de la poésie, c’est un art réservé aux poètes. Concernant le contenu que nous venons de découvrir à propos de cette œuvre, l’important n’est pas de savoir si l’auteur a pensé à tout cela en écrivant. L’important réside dans le fait que tout cela y est. Le poète n’est que le messager qui écrit des choses qui le dépassent. Pour prendre forme, la poésie a besoin d’une feuille de papier, d’encre mais aussi d’une main tenant la plume qui imprime ce papier. Et n’oubliez jamais, quand vous lisez une poésie, ce n’est pas le poète qui vous parle, c’est le poème. »
Je ne l’ai pas compris tout de suite, mais c’est ce jour-là que je suis devenu à mon tour un poète, du moins un apprenti dans cet art.    Petit à petit, mon regard s’étant habitué à rechercher l’essentiel des poèmes, il commença aussi à découvrir l’essence de tout ce qu’il voyait. Ceci me révéla que l’homme, les situations de vie, ne sont pas réduits à leurs apparences.

Je mis en évidence la pauvreté d’esprit du scientifique qui ne se satisfait que de ce qu’on peut lui démontrer par une formule.
Je compris la grandeur d’esprit de celui qui avoue ne pas comprendre mais qui, lui, en sait plus que les autres puisqu’il sait au moins cela!
Je plaignis l’homme de prières comptant sur sa mort pour atteindre l’apaisement alors que la Terre pourrait lui en offrir autant.    Dès lors, je n’ai plus jamais observé ce qui m’entoure comme avant. Derrière l’horreur, je cherche à identifier la part de bonheur caché qui se dissimule. Et même si je ne la trouve pas, je sais au moins qu’elle existe.
Les gens sont plus que ce qu’ils semblent être. Ils sont mystère dont j’aimerais sans doute découvrir un bout d’âme.    Je m’efforce à regarder plus loin que mes yeux ne portent et, si la laideur peut m’apparaître belle, il m’est plus fréquent de distinguer le détestable de l’homme.
C’était cette triste vérité qui m’avait, dans un premier temps, poussé vers la déprime, qui avait fait de moi un poète incomplet puisque dit « maudit ».    Avoir le don de poésie n’est pas si facile à vivre. Pouvoir observer les choses telles qu’elles sont peut rendre fou celui qui oublie être, lui aussi, une part de ces choses.
À force d’observer le monde, j’en oubliais mon existence, je me noyais dans la noirceur des autres jusqu’au jour lumineux où l’amour vint totalement m’éveiller à la vraie poésie.

L’amour… Il s’est présenté à moi comme une caresse sur mes plaies, un phare éclairant mon chemin et me délivrant des maux en déliant mes mots.
Cette femme, la plus jolie des blondes me sauva du naufrage, ses yeux ne voulaient pas que je tombe plus bas, dans le fond de la cage. Auprès d’elle, j’ai posé mes bagages. Par elle, dans ses bras, je découvris une sensation plus grande que celle d’aimer, le savoir-être aimé et donc savoir que l’on est.    Je commençai à exister dans ce monde. Me sentant vivre, je m’identifiai aussi à un homme et j’entrepris de m’observer comme je dissèque tout ce qui passe sous mon regard. Quelle surprise de conclure que j’étais moi aussi capable du mauvais comme du meilleur ! Moi qui ne supportais plus ce monde, je me vis comme une entité pleine et entière de cette planète : j’étais un homme comme les autres, rien de plus à ceci près que, désormais, je le savais.
Ouverts à nous-mêmes, en pleine connaissance de nous, de tous ces masques que nous façonnons avec tant de talent, nous pourrions nous accepter et accepter le monde tel qu’il est.    Ma mémoire n’est pas la plus grande de mes armes et je ne sais donc plus quel était ce poème qui me permit d’arriver jusqu’à moi. Je sais seulement que sans monsieur R., sans cette rencontre avec la poésie et sans amour, je ne serais jamais devenu l’homme que je suis. Je ne pourrais pas vous dire aujourd’hui, que je suis un poète.

Tags: ,

Leave a Reply

You must be logged in to post a comment.